Chronique lecture, Nordique

 Stöld – Ann-Helén Laestadius 

Ce roman a fait l’aller-retour avec moi en Laponie l’an dernier, mais il n’a finalement servi que pour la photo. La raison ? Ma copine Katia (Encore un livre) m’avait prévenue : « Oh là, je te préviens, c’est sombre et vraiment difficile. » Ne souhaitant pas rompre la magie de ce fabuleux voyage en me faisant redescendre trop brutalement de mon nuage de bonheur pour plonger dans les méandres d’un roman noir, j’ai préféré en différer la lecture.

Coincée à la maison par un virus hivernal cette semaine, il ne me reste plus que deux romans dans ma pile à lire, dont celui-ci… Le moment est donc venu de l’en sortir une bonne fois pour toutes…

Cela ne vous aura pas échappé si vous me suivez depuis un moment mais je ne lis absolument plus de romans noirs, (et encore moins de thrillers et de polars). J’étais presque persuadée en le débutant qu’il allait rejoindre en fin d’année l’article « je les ai abandonnés en 2026 » (juste après avoir abandonné Cézembre de Hélène Gestern d’ailleurs). Et pourtant, contre toute attente, je l’ai dévoré en un rien de temps, bien au chaud sous la couette, entre deux siestes.

Résultat ? Un roman dur, très dur, qui m’a filé un sacré bourdon, mais que je suis néanmoins heureuse d’avoir lu.

N.B. Cette chronique comportera plusieurs liens vers les articles de mon blog de voyage, consacrés aux pays évoqués dans le texte et que j’ai eu la chance de découvrir.

Un roman d’une force rare

Stöld nous plonge au cœur de la Laponie suédoise, là où le soleil ne se couche jamais en été et où, en hiver, il ne fait que de rares apparitions. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la Laponie n’est pas un pays, mais une vaste région située aux alentours du cercle polaire arctique, qui s’étend sur le nord de trois pays : la Norvège, la Suède et la Finlande. C’est dans ces contrées lointaines que le peuple sami a vécu.

Peuple autochtone de cette région, les Sámis vivaient traditionnellement sur un territoire appelé Sápmi. Leur mode de vie, étroitement lié à la nature, reposait notamment sur l’élevage de rennes, la pêche et la transhumance au fil des saisons. Aujourd’hui, si les Sámis sont toujours présents dans ces territoires, leur espace de vie s’est considérablement réduit et morcelé, sous l’effet des frontières nationales, de l’industrialisation et des politiques d’assimilation. Il en reste une culture vivante, mais fragilisée, qui lutte encore pour la reconnaissance et la préservation de ses droits et de ses traditions.

Dans ce roman, Ann-Helén Laestadius met en lumière les difficultés auxquelles sont encore confrontés aujourd’hui les descendants du peuple sámi dans leur cohabitation avec la population locale. Les violences sont récurrentes, la haine et le racisme envers les Sámis sont toujours bien réels.

Le roman s’ouvre sur une scène aux conséquences lourdes pour la suite de l’intrigue, et particulièrement poignante pour le lecteur : la jeune Elsa découvre son faon sauvagement massacré. L’homme qui se tient face à elle lui intime de garder le silence et la menace de mort si elle ose révéler ce qu’elle a vu. Cette scène est bouleversante, non seulement par la douleur immense de la fillette face à la perte de son faon, mais aussi parce qu’elle se voit contrainte de vivre son deuil dans le silence. Pressée par les adultes deraconter ce qu’elle a vu, Elsa reste paralysée par la peur et choisit d’enfouir en elle le nom de l’assassin, un secret qu’elle portera jusqu’à l’âge adulte.

Tout au long du récit, qui s’étale sur un peu plus d’une décennie, il est question des violences faites envers les troupeaux et animaux du peuple sami. J’ai dû passer des passages entiers tant certaines descriptions me faisaient mal au ventre. Il est déjà difficile pour moi de lire des scènes de violence envers les animaux, c’est pire quand je sais que le roman est basé sur des faits réels.

Tout au long du roman, nous suivons plusieurs familles de Sámis, partageant avec elles des instants simples et joyeux, mais aussi les drames qui peuvent bouleverser une vie en un instant. Nous assistons avec consternation aux innombrables démarches auprès de la police locale, qui refuse trop souvent d’agir pour mettre un terme à ces agissements.

La souffrance, la rage, l’envie de se faire justice soi-même gronde alors chez ceux qui subissent depuis toujours. Quoi de plus humain lorsqu’on se sent abandonné de la justice et que l’on continue à subir années après années les violences envers sa famille, ses animaux ?

Stöld est un roman profondément politique, sans jamais sacrifier l’émotion. Le lecteur est confronté à une réalité dérangeante : ces pays souvent perçus comme avant-gardistes et pacifiques sont, en réalité, gangrenés par un racisme quotidien, insidieux et trop souvent banalisé.

La neige, le froid, les ténèbres sont omniprésents tout au long du roman et ajoutent de l’intensité dramatique au récit. Sans jamais en faire trop, l’autrice nous livre simplement des tranches de vie, des événements, des faits. Cela fait naître en nous de la colère et de la tristesse. On se raccroche alors à Elsa, cette enfant qui deviendra une jeune femme solaire mais déterminée à faire cesser les agissements des harceleurs quitte à risquer sa vie. De proie, elle deviendra chasseuse. Bien décidée à faire cesser ces agissements à l’âge adulte, elle est un personnage fort et déterminé. L’amour de sa famille, de ses bêtes, de ses racines animent la jeune femme et c’est avec toute l’énergie et la rage contenues depuis sa naissance qu’elle tentera de faire évoluer la société et faire reconnaître les meurtres sauvages de leurs bêtes.

Le mot de la fin

Stöld est un roman coup de poing sur la violence ordinaire faite aux peuples autochtones. Si vous avez besoin d’une belle lecture pour vous remonter le moral, passez votre chemin !

Sur ce, je retourne à mes sagas familiales 😀

L’histoire (Quatrième de couverture)

C’est l’hiver au nord du cercle polaire arctique. Elsa, neuf ans, est la fille d’éleveurs de rennes samis. Un jour, alors qu’elle se rend seule à skis à l’enclos, elle est témoin du meurtre brutal de son faon, Nástegallu. Elle reconnaît le criminel : Robert, un Suédois du village voisin qui harcèle sa famille et sa communauté depuis des années.
Mais celui-ci la menace de mort et la petite fille, terrorisée, garde le silence. Dix ans ont passé. Face à l’indifférence des autorités et de la police, la haine et les menaces à l’encontre du peuple sami n’ont cessé de s’intensifier. Et lorsque Elsa se retrouve à son tour prise pour cible, quelque chose en elle se brise : le poids du secret, le traumatisme et la peur qu’elle porte depuis son enfance refont surface, libérant une rage nouvelle, celle de vaincre et de vivre.
Stöld retrace la lutte d’une jeune femme pour défendre son héritage et sa place dans une société où la xénophobie fait loi, et dans laquelle les idées modernes se heurtent à une culture façonnée par les traditions et la peur.

Citation

« Etre sami, c’est porter son histoire avec soi. Se trouver, enfant, devant un lourd sac à dos et choisir ou non de le porter. Mais comment oser choisir autre chose que de porter l’histoire de sa famille et de transmettre son héritage ? ».

« A vrai dire, selon sa mère, il valait toujours mieux se taire. Parler d’affaires personnelles avec des gens qu’on ne connaît pas n’amenait jamais rien de bon. »

« Par la fenêtre, elle vit le ciel se métamorphoser. Une aurore boréale ! Elle se leva d’un bond, enfila manteau, pantalon de ski, bonnet et gants. Cette fois–ci, elle écouterait attentivement et l’entendrait. La govssahasat.

Elle gravit en courant la hâte congère formée par le chasse-neige à ôté du fumoir et s’allongea dans la neige. Comme ça dansait au-dessus d’elle ! Les rubans verts, jaunes, mauves, bleu glacé voltigeaient dans le ciel. Pour sûr, elle entendait leurs crépitements

-Bonjour, guovssahasat ! s’égosilla-t-elle. Je t’entends.

L’aurore boréale se transforma à toute vitesse, et les vagues épaisses devinrent de fines bandelettes. »

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