
A peine la dernière page du roman terminée que j’ai dû abandonner tous mes projets en cours pour m’installer face à mon ordinateur et rédiger ma chronique, alors que quatre autre romans récemment terminés attendent sagement que je daigne parle d’eux. Il fallait que tout ce que cette lecture avait réveillé en moi demeure intact et je ne voulais rien perdre des émotions qu’elle avait suscitées.
L’exil d’une famille
Derrière l’histoire de Karine qui se lance dans la quête de son histoire familial à la mort de sa mère, cette femme qui n’a jamais voulu d’elle et ne l’a jamais aimé, il y a l’autre histoire, celle de la vie de ses ancêtres. Ils sont Juifs et ils vivent à Anvers. La Seconde Guerre Mondiale arrive à grand pas et la famille sent qu’il est temps pour eux de partir pour échapper au pire. Direction la Dordogne, puis les Etats-Unis. Ils prendront le dernier bateau qui est parti pour les Etats-Unis, alors que le décret portant sur l’obligation de porter l’étoile jaune vient de paraître. Les voilà maintenant en sécurité à New York. Les champs et la ferme de Dordogne ont laissé place à la ville, aux bâtiments aussi hauts que le ciel et à toutes les possibilités que leur offre cette nouvelle vie. Tout est possible là-bas, l’American Dream n’est plus un lointain concept pour eux. Je me suis prise de passion pour l’histoire de cette famille d’immigrés qui cherche à apprendre la langue de Shakespeare, à se faire sa place dans ce pays et cette culture dont ils ne connaissent rien. Les opportunités se révèleront grandes pour la jeune Germaine, la mère de la narratrice.
Elle est, à ce moment du récit, une toute jeune fille. Sa passion pour le piano et son travail acharné lui ouvrent les portes des meilleures écoles. Elle devient une virtuose, le succès est au rendez-vous. On a bien du mal à comprendre comment cette jeune fille attachante qui croque la vie à pleine dents et tellement attachées et proche des membres de sa famille, a pu devenir ce monstre de génitrice. Il nous faudra attendre la toute fin du roman pour le comprendre. Ou du moins, l’apprendre. Car comment pardonner d’avoir fait tant de mal à une enfant qui ne demandait que d’être aimée ?
Il n’y aura pas de coups, pas de maltraitance physique, mais le rejet d’une mère, son incapacité à aimer son enfant, n’est-il pas une violence autrement plus dévastatrice ? Une violence invisible, insidieuse, qui ne marque pas le corps mais abîme durablement l’âme et la femme que l’on devient.
« Des larmes à faire déborder l’Atlantique »
J’ai longuement hésité à lire ce roman car je savais que j’allais m’attaquer à un sujet ô combien difficile pour moi, celui d’une relation mère fille morte, avant même que l’une des deux ne s’en aille vers un autre monde. Alors je n’entrerai pas dans mon histoire personnelle car elle ne regarde que moi mais chaque paragraphe, chaque ligne, chaque mot que l’autrice consacre à ce thème a résonné comme une révélation : je ne suis pas la seule à avoir vécu cela. Je ne suis pas la seule à devoir composer avec cette vie familiale que j’aurais tant voulu avoir, mais que je n’ai jamais eue et n’aurai jamais. Je ne suis pas la seule à me construire autour de ce vide que rien ni personne ne pourra combler. Un deuil blanc à faire, sans mort ni cercueil.
Sous une plume poétique, les mots de Karine Lambert lacèrent. C’est tellement plein de justesse que ce sont des coups de poignard pour moi. J’ai pleuré des litres de larmes « des larmes à faire déborder l’Atlantique » comme l’a écrit Karine.
Le mot de la fin
Il y a beaucoup de pudeur dans ce roman. Beaucoup de souffrance aussi, de celle qui brise mais qui donne envie de se relever et de vivre la vie qu’on a construite de manière un peu bancale. Et si la meilleure revanche était de vivre pleinement tous les petits et grands bonheurs que la vie a à nos offrir ?
En refermant ce livre, j’ai trouvé la certitude de ne pas être seule, et la certitude qu’il est possible de continuer à vivre avec ce manque, sans qu’il me définisse entièrement. Et parfois, c’est déjà immense.
« Je ne t’en veux plus, repose en paix. Je suis tellement vivante. Et pour cela, je te dis merci »
L’histoire (4ème de couverture)
« Je veux savoir qui était cette femme dont l’absence a toujours pris une place immense. »
Un matin de novembre, Karine Lambert apprend la mort de sa mère qu’elle n’a pas vue depuis vingt ans. Cette disparition marque le point de départ d’une plongée dans sa généalogie, pour comprendre celle qui ne lui a jamais dit qu’elle l’aimait. Au fil de son enquête, la romancière découvre les secrets enfouis d’une famille russe ashkénaze plusieurs fois déracinée. La vie qu’on ne lui a pas racontée, elle décide de l’imaginer. Tout commence en 1940, lors de l’invasion de la Belgique par l’Allemagne, quand Germaine, jeune pianiste prodige, est contrainte de fuir avec les siens…
D’Odessa à Anvers, de Marseille à Ellis Island, de New York à Bruxelles, entre récit historique et quête identitaire, les mots nous embarquent dans un passionnant voyage intérieur.
Citation
J’en ai relevé beaucoup trop pour les mettre toutes, si je les mettais toutes je pense que l’éditeur me collerait un procès (c’est la petite touche d’humour dans cette chronique assez difficile =) ). Je retiendrais cependant ce passage vraiment marquant pour moi :
« Le jour où je lui ai demandé le numéro de son coiffeur, j’ai vu ma mère pour la dernière fois. Elle n’a jamais tenté de me recontacter, ni de comprendre pourquoi je m’étais éloignée. On ne s’est plus jamais parlé et, vingt ans après, sa mort m’a claqué au visage.
Les dommages collatéraux sont nombreux et imprévisibles. Une double peine. Celle de l’enfant et celle de l’adulte. J’ai vécu tellement collée au manque qu’il me coupait parfois la respiration. Il m’empêchait alors de voir le reste du monde. Je n’étais que cette attente.
Il n’y a pas de libération totale, j’ai pris perpétuité, ça ne disparaît pas. Je suis fragile, réactive, la douleur juste sous la peau, prête à s’eflammer dès lors qu’on m’ignore ou qu’on me plonge dans un trop long silence. Je dissimule ma blessure sous la gaieté, la vitalité, la créativité. Je m’habille de lumière pour embellir la part plus obscure de mon existence.
Quelqu’un m’a dit : « pour qu’elle t’ait maltraitée à ce point, tu devais y être pour quelque chose. ». Depuis, j’en parle seulement quand je me sens en sécurité. C’est insupportable de devoir argumenter pour convaincre celui qui ne me croit pas.
Je porte une cicatrice invisible. Ma vulnérabilité imprègne mes paroles, mes actes, ma façon d’aimer. Mes réactions parfois trop vives, mes flammèches de volcan sont un peu vite attribuées à ma personnalité. En réalité, ma couche protectrice est très fine. »