Chronique lecture

Là où chantent les écrevisses – Delia Owens

Que pourrais-je écrire ici qui n’ait pas déjà été dit sur les réseaux à propos de ce roman ? Plus de 1 700 avis sur Babelio, des milliers de posts sur Instagram, une adaptation au cinéma, et un livre paru il y a déjà huit ans… Autant dire que je n’arrive pas vraiment dans la vague des nouveautés. Je ne fais pas partie de ceux qui ne lisent que les dernières parutions mais qu’importe, j’avais quand même envie de vous en parler !

Commencé un dimanche matin aux alentours de 8h après que ma copine Katia Encore un livre m’en ait chaudement conseillé sa lecture, englouti en une journée sous le soleil chaud de ce début mars printanier sur la terrasse… Il est un coup de cœur, assurément !

L’histoire se déroule dans les années 1950-1960, dans les marais de Caroline du Nord. On y suit Kya Clark, surnommée « la fille des marais ». Elle est abandonnée enfant par l’ensemble de sa famille, d’abord par sa mère qui fuit un époux violent, ensuite par ses frères et soeurs qui mettent les voiles pour les mêmes raisons, la laissant jeune enfant de 7 ans seule avec ce rustre… La vie n’est pas facile avec lui, il boit, il sort beaucoup, l’argent manque et ils vivent reclus au marais. Finalement, son père disparaît à son tour, laissant Kya livrée à elle-même alors qu’elle n’est encore qu’une enfant.

Isolée dans une cabane délabrée au milieu des marécages, Kya apprend à survivre seule. Elle pêche, ramasse des moules, se prend de passion pour l’observation des oiseaux et de la faune locale. Elle vend ce qu’elle peut au village pour acheter un peu de nourriture. Elle ne croise que peu de monde, elle n’est pas scolarisées. Elle fait partie de ces gens qui vivent au marais et qui suscitent la peur et le rejet dans la population locale.

Kya croisera tout quelques personnes lors de ses rares sorties de chez elle, ou sur le marais lors de parties de pêche. Si la plupart des personnes se montrent odieuses envers cette jeune sauvageonne, il y aura néanmoins de belles rencontres dans sa vie. Tate, le jeune homme qui lui apprendra à lire, les commerçants qui lui glissent quelques pièces en plus lorsqu’ils lui rendent la monnaie et qui lui achètent ses moules toutes fraîches… Un fort lien les unit à mesure que les années passent et ils constituent un vrai rayon de soleil dans ce sombre roman.

Un roman « nature writing »

Plus que Kya, c’est la nature qui est ici au centre de tout. Delia Owens décrit de manière poétique et détaillée les bruits du marais, le silence qui est assourdissant. Chaque coquillage, chaque oiseau est méticuleusement détaillé, rendant l’ouvrage très visuel.

Les romans classés dans ce genre littéraire, né aux Etats-Unis, sont pour la plupart contemplatifs et lents. Ne cherchez pas une intrigue qui va à cent à l’heure si vous lisez Là où chantent les écrevisses, vous risqueriez de l’abandonner rapidement.

La végétation, les marées et les animaux rythment le quotidien de Kya et façonnent sa manière de voir le monde. Elle n’a ni horloge ni calendrier, elle vit au rythme du lever et du coucher du soleil, des saisons. Elle apprend à cultiver elle-même sa nourriture de manière à subvenir à ses besoins alimentaires seule. On vit à ses côtés l’évolution du marais à chaque saison, on verrait presque devant nos yeux la brume du petit matin alors que le soleil se lève, et on entendrait presque le bruit des insectes au coucher du soleil… La nature ici prend toute la place, elle est un personnage à part entière qui prend vie sous la plume de l’auteure.

Cette nature est son refuge, toute sortie du marais est une épreuve pour elle. Elle fait tout pour avoir le moins de contact possible avec les autres surtout avec les jeunes de son âge pour qui elle n’est qu’une créature bizarre, objet de leurs moqueries.

Le roman de la solitude

Ce qui frappe dans ce roman, et qui m’a beaucoup émue je dois l’avouer, c’est la solitude et les divers abandons que Kya a dû affronter. Le sujet de la perte et du rejet est quelque chose qui me touche énormément parce que j’ai eu à traverser moi-même ces épreuves. Je sais à quel point le rejet peut faire mal et surtout à quel point on a tendance à vouloir s’épargner ensuite la moindre souffrance, en dressant un mur tout autour de soi pour que plus personne n’y entre.

Pourtant, la marginalité de Kya sera aussi sa force. Elle est une personne, je dirais même une créature, mystérieuse pour les gens qui l’aperçoivent ou la côtoient. Soit elle est détestée, crainte ou rejetée, soit son aura incroyable, sa liberté et sa détermination attirent comme un aimant.

C’est cette ambiguïté qui la rend fascinante. Là où certains voient une jeune femme étrange et sauvage, le lecteur découvre une personne dotée d’une extrême sensibilité, intelligente et incroyablement résiliente. Et c’est peut-être cela qui rend son personnage si marquant : malgré les blessures, l’isolement, l’abandon de sa famille, elle continue d’avancer et de trouver sa place, à sa manière, dans un monde qui n’a jamais voulu d’elle.

Une écriture mélancolique

Sans verser dans le larmoyant, Delia Owens réussit à émouvoir. Son écriture est d’une justesse implacable, que cela soit lorsqu’elle évoque les paysages des marais mais aussi les moments de vie et d’introspection de Kya.

J’ai ressenti une immense mélancolie tout au long de ma lecture. L’abandon qui marque l’enfance de Kya, l’espoir utopique qu’elle nourrit chaque jour en imaginant sa mère revenir la chercher… Il y a aussi ces moments qui rendent sa solitude encore plus poignante : les anniversaires qu’elle passe seule, les fêtes de fin d’année sans famille, sans personne avec qui partager ces instants. Et puis il y a son adolescence, qu’elle doit traverser presque entièrement seule, loin des autres jeunes de son âge qui découvrent ensemble leurs premiers émois, leurs premières amitiés et leurs premières expériences amoureuses. Cette solitude permanente donne au roman une puissante profondeur émotionnelle. Et malgré cette noirceur, quelques rayons de soleil viendront illuminer les 450 pages de Là où chantent les écrevisses : de belles rencontres, une toute petite poignée de personnes sur qui on peut compter, une jolie robe d’occasion offerte à Kya et qu’elle prendra un plaisir infini à porter, les récoltes de son jardin, les petits cadeaux de la nature laissés par celui qui fera battre son cœur, et son coup de cœur pour ce jeune homme qu’elle côtoie régulièrement.

Une petite intrigue policière

Voilà la raison pour laquelle j’ai mis de nombreux mois avant de me lancer dans sa lecture. Vous l’aurez compris si vous connaissiez l’ancienne Anaïs (Serial Lectrice) et que vous continuez de me suivre malgré le virage à 180° dans mes lectures : je ne veux plus entendre parler de polars, de meurtres, d’enquêtes policières ou de thrillers. J’en ai fait une overdose, comme quand vous prenez une cuite avec un alcool et que, pour le reste de votre vie, vous serez incapables d’avaler à nouveau cet alcool qui vous a rendu malade.

Pourtant ici, l’intrigue policière n’arrive que très tard dans le récit. Lorsque l’élément policier apparaît enfin, il ne vient pas écraser le reste de l’histoire. Au contraire, il s’intègre presque naturellement dans le récit, comme s’il constituait une suite logique à l’histoire de cette famille. Ce qui reste au cœur du livre, ce sont les émotions, la solitude de Kya et la beauté brute du marais. Et c’est sans doute pour cela que, malgré mes réticences initiales face à tout ce qui touche de près ou de loin à une enquête criminelle, j’ai finalement été complètement happée par cette histoire.

Le mot de la fin

J’ai été subjuguée par ce roman. Moi l’amoureuse de la nature et des grands espaces sauvages, mais également moi la lectrice toute pleine d’émotions face à cette fabuleuse histoire

Un roman qui correspond parfaitement à la vie tranquille, le slow living dans lequel je me plais à évoluer chaque jour. Je ne veux plus lire des romans qui vont à mille à l’heure sans me laisser le temps de respirer. Je veux moi aussi contempler ma lecture, comme Kya contemplerait son marais.

Résumé

Les rumeurs les plus folles courent sur « la Fille des marais » de Barkley Cove, en Caroline du Nord. Pourtant Kya n’est pas cette créature sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent. Abandonnée à l’âge de dix ans par sa famille, c’est grâce au jeune Tate qu’elle apprend à lire et à écrire, découvre la science et la poésie. Mais Tate, appelé par ses études, doit partir à son tour. Et lorsque l’irréparable se produit, elle ne peut plus compter que sur elle-même…

Citation

« A ce moment précis, le vent se leva, et des milliers et des milliers de feuilles jaune de sycomores furent arrachées à leurs branches pour traverser le ciel. Les feuilles d’automne ne tombent pas, elles volent. Elles prennent leur temps, errent un moment, car c’est leur seule chance de jamais s’élever dans les airs. Reflétant la lumière du soleil, elles tourbillonnèrent, voguèrent et voletèrent dans les courants.« 

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