Chronique lecture

Où vivaient les gens heureux – Joyce Maynard

C’est l’histoire d’une famille qui a volé en éclat, comme tant d’autres me direz-vous. Fracassée par les silences, les non-dits et les regrets, les maladresses et les mauvais choix. Personne ou presque ne pourra dire le contraire : les relations familiales, aussi précieuses soient-elles, peuvent parfois devenir profondément dévastatrices. C’est ce territoire intime et douloureux que Joyce Maynard explore dans ce roman, Où vivaient les gens heureux. Le titre à l’imparfait annonce immédiatement la couleur, oui il y aura du bonheur dans ce roman, mais non, il ne durera pas.

Une famille en miettes

Rien n’a jamais été simple dans la vie d’Eleanor. Elevée par des parents alcooliques qui la voient comme une intruse entre eux, elle devient orpheline à l’adolescence et doit apprendre à se construire seule, sans repères ni soutien pour l’aider à avancer. Et puis il y a la rencontre avec Cam, un jeune artisan bohème passionné par le travail du bois, un homme lumineux qui semble ne voir de la vie que ses côtés positifs et sa beauté sans contraintes. S’il est un homme doux et passionné, il est surtout immature et utopiste. tandis qu’elle est fermement ancrée dans la réalité, faisant tout pour assurer une certaine sécurité et stabilité à leurs trois enfants. D’abord, leurs différences les rapprochent et les complètent ; mais peu à peu, le poids du réel, les désillusions et les années finissent par les éloigner, jusqu’à l’inévitable rupture.

Et cette rupture va être dévastatrice pour elle.

Les silences qui détruisent

Je pense que les trois quart des événements malheureux de cette histoire sont dus aux non-dits, aux rancœurs et aux situations qu’on laisse pourrir. Comme dans beaucoup de relations amoureuses ou familiales qui volent en éclat d’ailleurs. J’aurais eu envie mille fois de dire à Eleanor de parler plutôt que de garder pour elle tout ce qui lui faisait du mal. Même si j’ai ressenti un profond attachement envers elle je n’ai pas pu m’empêcher de lui en vouloir de se montrer si peu combattive, de subir au lieu de parler et d’essayer d’arranger les choses. Et d’un autre ressenti j’ai ressenti une profonde tristesse pour elle car je la considère comme une éternelle victime dans cette histoire. Sa vie a été faite de sacrifices et de renoncements, elle a étouffé ses propres envies, mis de côté ses besoins et ses rêves pour le bonheur de ses enfants et de son mari. À force de ne vivre qu’à travers les autres, elle finit par se perdre elle-même en tant que femme autant qu’en tant que mère. Et finalement, elle perd tout : son couple, ses repères, sa chère maison si difficilement acquise, l’image idéalisée de sa famille, mais aussi une partie d’elle-même. Epuisée d’avoir trop donné et s’être trop effacée, elle finira par tout abandonner…

La maison des souvenirs

Je ne peux pas vous parler de ce roman sans évoquer la maison familiale. Elle tient une place particulièrement importante dans ce roman : elle est l’endroit où Eleanor tente de se reconstruire après la mort de ses parents, elle est le lieu où elle voit naître son premier grand amour, puis celui qui accueille ses trois enfants. On l’imagine presque cette petite maison isolée dans la campagne, avec la douce lumière de l’aube qui passe à travers les arbres et vient illuminer le jardin recouvert de la rosée du matin. On imagine les enfants courir, jouer dans la nature sous le regard bienveillant de leurs parents. Ils vivent chichement mais ils sont heureux, du moins Cam et les enfants sont heureux. On assiste à de grands bonheurs mais également à des drames. La maison est le lieu qui les réunit tous, le ciment de leur vie. Il y a un attachement presque humain avec elle. Alors quand le couple vole en éclat et qu’Eleanor la quitte, c’est un véritable déchirement. On a le sentiment qu’elle ne trouve sa place nulle part après son départ, qu’elle n’arrive à s’approprier aucun lieu. Si elle ne faisait qu’un avec sa maison du bonheur, elle semble être une pièce rapportée dans la prochaine qu’elle occupera.

La délicatesse de l’écriture de Joyce Maynard

Il y a dans ce livre une profonde mélancolie, quelques rayons de soleil bien sûr, mais j’ai ressenti une profonde tristesse durant ma lecture. Cette histoire m’a touchée parce qu’elle ne parle pas seulement de la perte (perte d’une famille, perte d’un idéal de vie, liens rompus avec les personnes qui devraient être le centre de notre vie) elle parle aussi de la douloureuse reconstruction et du fait que malgré la douleur et les regrets, on continue de vivre.

Ici, pas de spectaculaire ni de grands coups d’éclat. Joyce Maynard possède ce talent de décrire avec justesse les émotions et les situations. Elle rend son atmosphère palpable de mainère à nous immerger complètement auprès de cette famille et de cette maison dans laquelle ils vivent.

C’est une écriture délicate et profondément sensible, qui touche davantage par ce qu’elle suggère que par ce qu’elle montre frontalement.

Le mot de la fin

Au fond ce roman, il parle de nous tous et vous serez sans doute nombreux à vous retrouver dans cette histoire.

Joyce Meynard signe un roman d’une intense sensibilité, de celle qui vous colle encore à la peau des mois après avoir terminé votre lecture.

Alors que je terminais les derniers paragraphes confortablement installée sur la terrasse avec mon mari, j’ai pensé à plusieurs reprises : quel gâchis, quelle tristesse que cette histoire !

Sous la plume de Joyce Maynard, cette histoire devient bien plus qu’un simple drame familial : elle devient une réflexion bouleversante sur l’amour, le renoncement, et la capacité qu’a l’être humaine de se relever malgré les douleurs et les drames.

Je recommande plus que chaudement !

Résumé

Le grand roman de Joyce Maynard : l’histoire bouleversante d’une famille sur cinq décennies

Lorsque Eleanor, jeune artiste à succès, achète une maison dans la campagne du New Hampshire, elle cherche à oublier un passé difficile. Sa rencontre avec le séduisant Cam lui ouvre un nouvel univers, animé par la venue de trois enfants : la secrète Alison, l’optimiste Ursula et le doux Toby.
Comblée, Eleanor vit l’accomplissement d’un rêve. Très tôt laissée à elle-même par des parents indifférents, elle semble prête à tous les sacrifices pour ses enfants. Cette vie au cœur de la nature, tissée de fantaisie et d’imagination, lui offre des joies inespérées. Et si entre Cam et Eleanor la passion n’est plus aussi vibrante, ils possèdent quelque chose de plus important : leur famille. Jusqu’au jour où survient un terrible accident…
Dans ce roman bouleversant qui emporte le lecteur des années 1970 à nos jours, Joyce Maynard relie les évolutions de ses personnages à celles de la société américaine – libération sexuelle, avortement, émancipation des femmes jusqu’à l’émergence du mouvement MeToo… Chaque saison apporte ses moments de doute ou de colère, de pardon et de découverte de soi.
Joyce Maynard explore avec acuité ce lieu d’apprentissage sans pareil qu’est une famille, et interroge : jusqu’où une femme peut-elle aller par amour des siens ? Eleanor y répond par son élan de vie. Son inlassable recherche du bonheur en fait une héroïne inoubliable, avec ses maladresses, sa vérité et sa générosité.

Citation

« Tu dois comprendre une chose, Ursula. Il arrive qu’il n’y ait pas de solution. il arrive que ce qui est cassé ne soit pas réparable. »

« Eleanor le savait depuis longtemps : même si on ne pouvait pas survivre à ce qu’elle avait dit, elle survécut. Au prix d’un immense chagrin. Mais elle continua de vivre. »

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